CA PEUT REMPLACER LA NATATION AU MOIS D'AOUT A LA BD
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CA PEUT REMPLACER LA NATATION AU MOIS D'AOUT A LA BD
Quand un homme désire tuer un tigre, il appelle cela sport ; quand un tigre désire le tuer, il appelle cela férocité.
[Bernard Shaw
Pratiqué avec sérieux, le sport n'a rien à voir avec le fair-play. Il déborde de jalousie haineuse, de bestialité, du mépris de toute règle, de plaisir sadique et de violence ; en d'autres mots, c'est la guerre, les fusils en moins.
[George Orwell
Lorsque je vois les lecteurs matinaux du journal L'Équipe, je ne peux m'empêcher de penser à cet aphorisme précoce de Hegel : « La lecture du journal du matin est une sorte de prière matinale réaliste » Mais à quel dieu cette prière matinale s'adresse-t-elle ? À quelle réalité se vouent-ils ? Le corps, à travers les différentes disciplines sportives dont ce journal se fait l'écho, serait-il devenu un des nouveaux dieux de notre monde ? Le corps, dont Nietzsche se faisait le défenseur en affirmant que seul l'enfant, à savoir ici celui qui parle sans savoir (on pense bien sûr à Platon et à Descartes), peut dire « corps suis et âme », verrait-il dans le développement et l'avènement d'une culture du sport une forme de revanche ? Oubliés les conseils de Platon dont l'entretien du corps ne doit viser qu'autre chose que lui-même : la recherche de la vérité et ses conséquences sur la vie collective ?
Peut-on vraiment considérer que le développement du sport est une revanche du corps ?
Les indices qui tendent à confirmer la place de plus en plus importante du sport dans les sociétés contemporaines sont flagrants, nombreux et divers. Ils manifestent tous une autonomisation de la sphère sportive. Un rapide regard rétrospectif nous montre en effet que les organismes, quelle qu'en soit la nature, liés à la pratique sportive, ont gagné en indépendance et forment aujourd'hui des entités propres. Il existe des journaux et des magazines sportifs généralistes et spécialisés, que se soit dans la presse écrite ou bien à la télévision. Les grandes surfaces spécialisées dans la vente des articles de sports ne cessent de croître en même temps que leur chiffre d'affaires. Les clubs, associations et fédérations locales, régionales, nationales, internationales sont de plus en plus nombreux et publiquement reconnus. Les effectifs d'étudiants en filière STAPS sont en constante augmentation (à la différence des filières sciences et philosophie).
Si ces indices d'une autonomisation de la sphère du sport sont nombreux, peut-on pour autant en conclure à une revanche du corps ? Oui, mais de quel corps ? Loin d'être une revanche du corps individuel dans sa dimension phénoménologique de chair, le sport n'est-il pas une nouvelle forme d'aliénation pratiquée par le corps collectif, c'est-à-dire la société ?
Le concept de sport met en jeu une double dimension qui implique l'instauration d'une norme commune. Le sport signifie compétition et jeu amusant entraînant des règles et des codes. Les deux dimensions sont liées car l'évaluation correcte d'une compétition nécessite des règles d'entente. La définition moderne que donne Pierre Arnaud explicite cette dimension de normalisation d'une pratique physique : « Une activité physique, réglementée et codifiée par une instance légiférante qui se déroule dans un temps et un espace définis en vue d’une compétition visant l’accomplissement loyal d’une performance » Ainsi le sport, à la différence des pratiques physiques artistiques, comme la danse, est toujours une forme de polemos (guerre).
Du fait de cette nature polémique et contractuelle, le rapprochement du sport de la politique et de l'économie de marché se révèle signifiante. Nous assistons depuis plusieurs décennies à une « sportivisation » de la politique et de l'économie. Nous avons pu le constater lors des discours de soutien aux candidatures de différentes villes pour l'organisation des jeux Olympiques d'été de 2012. Les plus hauts représentants des États en lice pour cette organisation, transformés en VRP du sport, en ont parlé comme impliquant certaines valeurs : effort, dépassement, esprit d'équipe, fraternité des peuples, etc., toutes résumées dans l'expression « esprit olympique ». Or certains, comme Marc Perelman, professeur en sciences de l’information et de la communication à l'université Paris-X-Nanterre, dénoncent la valeur de ces « valeurs » affichées. Ces valeurs humanistes ne feraient que masquer la tyrannie et la violence de la course au profit.
La compétition entre équipes et nations ne ferait que reproduire, en la masquant à peine, une autre forme de compétition : celle de l'économie de marché. Le Collectif anti-jeux Olympiques (le CAJO) reconnaît pourtant que « le sport, c'est la santé, l'équilibre, l'entraide, la fraternité. À l'inverse, les J.O. poussent à l'extrême la compétition ; il faut gagner par n'importe quel moyen ; le dopage pour les sportifs, le matraquage pour les sponsors, la corruption par les États candidats des membres du CIO [...]. Des jeux oui, mais pas ceux-là ! ».
Le sport ne véhicule donc aucune valeur intrinsèque. Il peut être un avatar moderne de l'humanisme comme l'égoïsme le plus violent. C'est pourquoi il est devenu, au tournant du siècle, un nouvel outil à disposition du pouvoir politique. Si la pratique sportive avait été aussi populaire au XVIe siècle qu'elle ne l'est aujourd'hui, Machiavel y aurait certainement consacré un chapitre du Prince ! Il faut donc conclure que le sport est traversé par des valeurs socialement reconnues, donc historiquement et géographiquement relatives. Cette plasticité morale (au sens nietzschéen) du sport, qui peut être différemment exploitée par l'État, se révèle dans le fait que le sport a été rattaché au ministère de la Guerre, de la Fonction publique, de la Santé, puis à plusieurs ministères à la fois.
Mais qu'en est-il du sportif du dimanche qui ne combat contre personne si ce n'est contre lui-même ? On ne parle plus de sport comme compétition mais plutôt comme accomplissement personnel. Le sport permettrait de porter à son terme, à son plein épanouissement (vollenden en allemand) les potentialités de notre corps. Le sport serait donc un devoir envers soi-même et c'est en ces termes que Kant le conçoit : « Enfin la culture des facultés corporelles [la gymnastique proprement dite] est le soin apporté à ce qui constitue dans l'homme l'instrument [la matière], sans lequel les fins de l'homme demeureraient sans réalisation ; par conséquent l'attention durable consacrée à l'animal en l'homme est un devoir de l'homme envers lui-même »
Ainsi, du point de vue de l’amélioration de notre condition naturelle, faire du sport est un commandement de notre raison. Or dans l'analyse kantienne, le devoir moral est une obligation inconditionnée qui s'exprime sous la forme d'un « tu dois ! » sans autre forme de justification. Il n'y a pas de pourquoi au « tu dois ! » si ce n'est l'autocratie de la raison pure pratique. Le sport, dans cette dimension d'accomplissement personnel, serait une forme de manifestation de la liberté de l'homme.
Cependant, la pureté morale du sport comme accomplissement n'est-elle pas entachée d'enjeux sociaux ? Au-delà du motif, quels sont en effet les mobiles du sport comme accomplissement ? La santé, la forme, la beauté corporelle sont autant de principes subjectifs déterminant la volonté à pratiquer un sport.
Or ils constituent soit des impératifs de santé publique soit des modèles oppressifs imposés par la mode. On le voit ici encore, le sport est traversé de représentations collectives : un beau corps est un corps sain et un corps sain est un beau corps. Le corps par le sport devient un moyen de reconnaissance et d'intégration sociale.
Les salles de gymnastique sont bien de nouveaux temples où se réplique la nouvelle idole. Le corps individuel y est travaillé par des normes, des modèles, des idéaux collectifs.
Ainsi, même dans sa dimension d'accomplissement personnel, le sport contribue à une normalisation sociale. Non seulement dans sa dimension de compétition polémique mais également dans sa dimension subjective d'accomplissement agonique, le sport n'est pas une revanche du corps. Il en est, au contraire, une nouvelle forme d'aliénation. Le développement du sport, voire l'impératif catégorique du sport, est une victoire du corps politique.
[Bernard Shaw
Pratiqué avec sérieux, le sport n'a rien à voir avec le fair-play. Il déborde de jalousie haineuse, de bestialité, du mépris de toute règle, de plaisir sadique et de violence ; en d'autres mots, c'est la guerre, les fusils en moins.
[George Orwell
Sport : la revanche du corps ?
Yannick Bezin, professeur de philosophie
Lorsque je vois les lecteurs matinaux du journal L'Équipe, je ne peux m'empêcher de penser à cet aphorisme précoce de Hegel : « La lecture du journal du matin est une sorte de prière matinale réaliste » Mais à quel dieu cette prière matinale s'adresse-t-elle ? À quelle réalité se vouent-ils ? Le corps, à travers les différentes disciplines sportives dont ce journal se fait l'écho, serait-il devenu un des nouveaux dieux de notre monde ? Le corps, dont Nietzsche se faisait le défenseur en affirmant que seul l'enfant, à savoir ici celui qui parle sans savoir (on pense bien sûr à Platon et à Descartes), peut dire « corps suis et âme », verrait-il dans le développement et l'avènement d'une culture du sport une forme de revanche ? Oubliés les conseils de Platon dont l'entretien du corps ne doit viser qu'autre chose que lui-même : la recherche de la vérité et ses conséquences sur la vie collective ?
Peut-on vraiment considérer que le développement du sport est une revanche du corps ?
Les indices qui tendent à confirmer la place de plus en plus importante du sport dans les sociétés contemporaines sont flagrants, nombreux et divers. Ils manifestent tous une autonomisation de la sphère sportive. Un rapide regard rétrospectif nous montre en effet que les organismes, quelle qu'en soit la nature, liés à la pratique sportive, ont gagné en indépendance et forment aujourd'hui des entités propres. Il existe des journaux et des magazines sportifs généralistes et spécialisés, que se soit dans la presse écrite ou bien à la télévision. Les grandes surfaces spécialisées dans la vente des articles de sports ne cessent de croître en même temps que leur chiffre d'affaires. Les clubs, associations et fédérations locales, régionales, nationales, internationales sont de plus en plus nombreux et publiquement reconnus. Les effectifs d'étudiants en filière STAPS sont en constante augmentation (à la différence des filières sciences et philosophie).
Si ces indices d'une autonomisation de la sphère du sport sont nombreux, peut-on pour autant en conclure à une revanche du corps ? Oui, mais de quel corps ? Loin d'être une revanche du corps individuel dans sa dimension phénoménologique de chair, le sport n'est-il pas une nouvelle forme d'aliénation pratiquée par le corps collectif, c'est-à-dire la société ?
Le concept de sport met en jeu une double dimension qui implique l'instauration d'une norme commune. Le sport signifie compétition et jeu amusant entraînant des règles et des codes. Les deux dimensions sont liées car l'évaluation correcte d'une compétition nécessite des règles d'entente. La définition moderne que donne Pierre Arnaud explicite cette dimension de normalisation d'une pratique physique : « Une activité physique, réglementée et codifiée par une instance légiférante qui se déroule dans un temps et un espace définis en vue d’une compétition visant l’accomplissement loyal d’une performance » Ainsi le sport, à la différence des pratiques physiques artistiques, comme la danse, est toujours une forme de polemos (guerre).
Du fait de cette nature polémique et contractuelle, le rapprochement du sport de la politique et de l'économie de marché se révèle signifiante. Nous assistons depuis plusieurs décennies à une « sportivisation » de la politique et de l'économie. Nous avons pu le constater lors des discours de soutien aux candidatures de différentes villes pour l'organisation des jeux Olympiques d'été de 2012. Les plus hauts représentants des États en lice pour cette organisation, transformés en VRP du sport, en ont parlé comme impliquant certaines valeurs : effort, dépassement, esprit d'équipe, fraternité des peuples, etc., toutes résumées dans l'expression « esprit olympique ». Or certains, comme Marc Perelman, professeur en sciences de l’information et de la communication à l'université Paris-X-Nanterre, dénoncent la valeur de ces « valeurs » affichées. Ces valeurs humanistes ne feraient que masquer la tyrannie et la violence de la course au profit.
La compétition entre équipes et nations ne ferait que reproduire, en la masquant à peine, une autre forme de compétition : celle de l'économie de marché. Le Collectif anti-jeux Olympiques (le CAJO) reconnaît pourtant que « le sport, c'est la santé, l'équilibre, l'entraide, la fraternité. À l'inverse, les J.O. poussent à l'extrême la compétition ; il faut gagner par n'importe quel moyen ; le dopage pour les sportifs, le matraquage pour les sponsors, la corruption par les États candidats des membres du CIO [...]. Des jeux oui, mais pas ceux-là ! ».
Le sport ne véhicule donc aucune valeur intrinsèque. Il peut être un avatar moderne de l'humanisme comme l'égoïsme le plus violent. C'est pourquoi il est devenu, au tournant du siècle, un nouvel outil à disposition du pouvoir politique. Si la pratique sportive avait été aussi populaire au XVIe siècle qu'elle ne l'est aujourd'hui, Machiavel y aurait certainement consacré un chapitre du Prince ! Il faut donc conclure que le sport est traversé par des valeurs socialement reconnues, donc historiquement et géographiquement relatives. Cette plasticité morale (au sens nietzschéen) du sport, qui peut être différemment exploitée par l'État, se révèle dans le fait que le sport a été rattaché au ministère de la Guerre, de la Fonction publique, de la Santé, puis à plusieurs ministères à la fois.
Mais qu'en est-il du sportif du dimanche qui ne combat contre personne si ce n'est contre lui-même ? On ne parle plus de sport comme compétition mais plutôt comme accomplissement personnel. Le sport permettrait de porter à son terme, à son plein épanouissement (vollenden en allemand) les potentialités de notre corps. Le sport serait donc un devoir envers soi-même et c'est en ces termes que Kant le conçoit : « Enfin la culture des facultés corporelles [la gymnastique proprement dite] est le soin apporté à ce qui constitue dans l'homme l'instrument [la matière], sans lequel les fins de l'homme demeureraient sans réalisation ; par conséquent l'attention durable consacrée à l'animal en l'homme est un devoir de l'homme envers lui-même »
Ainsi, du point de vue de l’amélioration de notre condition naturelle, faire du sport est un commandement de notre raison. Or dans l'analyse kantienne, le devoir moral est une obligation inconditionnée qui s'exprime sous la forme d'un « tu dois ! » sans autre forme de justification. Il n'y a pas de pourquoi au « tu dois ! » si ce n'est l'autocratie de la raison pure pratique. Le sport, dans cette dimension d'accomplissement personnel, serait une forme de manifestation de la liberté de l'homme.
Cependant, la pureté morale du sport comme accomplissement n'est-elle pas entachée d'enjeux sociaux ? Au-delà du motif, quels sont en effet les mobiles du sport comme accomplissement ? La santé, la forme, la beauté corporelle sont autant de principes subjectifs déterminant la volonté à pratiquer un sport.
Or ils constituent soit des impératifs de santé publique soit des modèles oppressifs imposés par la mode. On le voit ici encore, le sport est traversé de représentations collectives : un beau corps est un corps sain et un corps sain est un beau corps. Le corps par le sport devient un moyen de reconnaissance et d'intégration sociale.
Les salles de gymnastique sont bien de nouveaux temples où se réplique la nouvelle idole. Le corps individuel y est travaillé par des normes, des modèles, des idéaux collectifs.
Ainsi, même dans sa dimension d'accomplissement personnel, le sport contribue à une normalisation sociale. Non seulement dans sa dimension de compétition polémique mais également dans sa dimension subjective d'accomplissement agonique, le sport n'est pas une revanche du corps. Il en est, au contraire, une nouvelle forme d'aliénation. Le développement du sport, voire l'impératif catégorique du sport, est une victoire du corps politique.
Alors, mal à la tête... envie de dormir ?
L'empété.. laisse tômber, vaut mieux aller nager !!




